Mali: la misère des voisines du Président

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Koulouba, bidonville situé dans le nord de Bamako en contrebas de la colline qui abrite le palais présidentiel, n’est pas encore loti. Dans ce quartier, il est quasi impossible d’évacuer en véhicule un malade. Une femme sur deux donne naissance à domicile ou au pire des cas dans la rue à même le sol, à cause de l’inaccessibilité de la zone. Les autorités municipales ont toujours promis de lotir le quartier, mais le projet ne s’est jamais réalisé.

«J’ai accouché dans la rue en pleine journée.  Cinq femmes m’ont encerclé avec des pagnes pour me mettre à l’abri des regards». Ce témoignage de Safiatou Coulibaly symbolise l’histoire de beaucoup de femmes à Koulouba. Ici, une femme enceinte sur deux n’a pas la chance de se rendre dans un centre de santé pour accoucher. Problème: le quartier, qui compte environ quatre mille âmes, dispose d’un Centre de santé. Mais l’établissement, situé en hauteur près de l’entrée principale du palais présidentiel, est difficile d’accès pour les patients. Car les habitations sont en contrebas, dans une zone escarpée avec des ruelles trop exiguës. Pour les véhicules la circulation est quasi-impossible dans les dédales de ce bidonville fondé dans les années 1800 par des « serviteurs » du palais où résidait le gouverneur blanc de Bamako.

Conséquence: beaucoup de femmes, contre leur gré, accouchent à domicile ou au pire des cas dans la rue sans être assistées par une sage-femme. Cela, avec un gros risque de perdre leur bébé, voire d’y périr elles-mêmes.

La quarantaine révolue, Safiatou Coulibaly,  a perdu son dernier enfant sur la route, en tentant de rejoindre l’hôpital à pied, après 24 heures de souffrances à la maison.

 « C’était mon 13ème enfant. Les douze autres sont tous nés à domicile. Je n’en peux plus», soupire Safiatou.  Pour le Dr. Issa Kamissoko, les cas de mort-né sont liés au «travail prolongé».

Cependant, outre la mort du bébé, selon lui, l’accouchement à domicile met en danger la vie de la maman. «Il peut y avoir des complications telles que la rétention du placenta.  Si le placenta n’est pas évacué en moins de 20 minutes la mère peut perdre tout son sang et c’est la mort», a-t-il expliqué.

Le regard mélancolique, dans la tête de Safiatou les mauvais souvenir se bousculent. « Il y a près de onze mois, j’ai perdu ma fille aînée de 24 ans dans les mêmes circonstances. Gravement malade du cœur, elle a rendu l’âme dans la rue sur l’épaule de deux de ses frères qui la transportaient à l’hôpital», se remémore-t-elle.  Un silence ! Des larmes sur ses joues.

Comme Safiatou, Bintou Koné, 41 ans, a aussi donné naissance à des jumeaux, il y a sept ans. Seul un bébé a survécu. « J’ai assez traîné sur le chemin du dispensaire. À mon arrivée, l’un des jumeaux était déjà mort. Il a fallu une césarienne pour sauver le second et moi-même», raconte, Bintou.

Non loin de là, Fatoumata Sidibé, 38 ans, mère de trois enfants, le dernier de trois mois, né à domicile, au dos, est hypertendue. Elle témoigne être restée « inconsciente pendant plus d’une heure » à la suite de son dernier accouchement.

Lutte sans fin

Peau ridée, allongé sur un canapé sous un hangar, le nonagénaire Bourama Konaté est chef du quartier de Koulouba. Ce jour-là, dans la cour de sa maison nichée au flanc de la colline, il est entouré de ses conseillers. Au menu des échanges : le projet de lotissement.

«Pour amener un patient à l’hôpital, il faut le porter dans une chaise jusqu’à la sortie du quartier. En cas de décès, il faut porter le corps sur le dos. C’est horrible tout ça», fulmine le chef de quartier.

Après de longues années de lutte, il est  aujourd’hui désespéré. « Nous nous sommes battus pour changer la donne. Mais nous n’avons eu que des promesses fallacieuses de la part des autorités. Je ne crois plus à personne», lâche-t-il. Tandis qu’un conseiller municipal soutient que les populations n’étaient pas prêtes pour le lotissement du quartier.

(Ndlr : les prénoms des femmes citées ont été  modifiés)

Lassina Niangaly

Major de la 3ème Promotion de la Formation en Alternance de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille à Bamako en 2018, Lassina NIANGALY, 33 ans, est journaliste depuis août 2012. Il est titulaire d'une maîtrise en Histoire-Archéologie et d'un Bac+5 en Histoire et Géographie. A la base professeur d'enseignement secondaire.

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