Bien qu’interdite par le code pénal, la mendicité des enfants continue de prospérer au Mali sous le couvert de pratiques religieuses. Un phénomène, dont les conséquences privent des milliers d’enfants de leur droit fondamental à l’éducation, sans compter les risques qu’ils encourent dans la rue.
Il est 10 heures, ce lundi 13 avril, au terrain de football de l’Hippodrome, en commune II du district de Bamako. Quatre enfants, chacun tenant un récipient sous le bras, flânent et sollicitent de l’argent ou de la nourriture auprès des passants. C’est presque leur routine alors que d’autres enfants de leur âge sont en classe.
Corps et vêtements couverts de poussière, ces enfants arpentent la rue à la quête de la survie sur l’ordre de leur maître coranique, Cheick Oumar Sangaré, que nous avons rencontré chez lui également à l’Hippodrome. Ici, il affirme accueillir une dizaine d’enfants à qui il enseigne le Coran. « Ce sont les parents qui me confient leurs enfants pour l’apprentissage », indique M. Sangaré, dont les moyens financiers ne lui permettent pas la prise en charge de ces enfants.
Alors, considère-t-il, la mendicité comme une alternative pour subvenir aux besoins des talibés. Si la pratique est bien ancrée dans le pays sous le couvert de l’islam, le maître coranique ignore, toutefois, son interdiction par la législation du pays. Par ailleurs, il semble minimiser les dangers auxquels ces enfants sont exposés en errant quotidiennement dans la rue.
La mendicité des enfants est une pratique ancrée dans la société malienne, souvent associée à certaines traditions religieuses musulmanes. Elle consiste à envoyer des enfants, appelés talibés, mendier dans la rue dans le cadre de leur apprentissage du Coran auprès d’un maître coranique. Cependant, ce phénomène social constitue une forme d’exploitation des enfants, portant atteinte à leur droit à une éducation formelle. Bien que cette pratique soit interdite par le Code pénal malien, elle persiste dans le pays, sans répression efficace.
Quel avenir pour ces enfants mendiants exploités à des fins économiques ?
À Bamako, comme dans toutes les autres régions du Mali, il est fréquent de voir des enfants mendier, à l’image d’un phénomène de mode, sans protection. Ainsi, les risques ne sont jamais loin. La vulnérabilité de ces enfants est exploitée par certains individus. C’est le cas, ce 2 avril 2026, d’un prétendu maître coranique interpellé à Koulikoro alors qu’il transportait une quarantaine d’enfants vers une destination inconnue, rapporte Moussa Baidy Tamboura, directeur national de la promotion de la femme, de l’enfant et de la famille. Une intervention rendue possible grâce à l’alerte de la population, a-t-il salué. Outre les raisons religieuses brandies par certains maîtres coraniques, la pauvreté et la crise sécuritaire que traverse le pays poussent des individus à mendier pour, disent-ils, vivre.
Pourtant, la mendicité constitue une atteinte aux droits fondamentaux des enfants, notamment à leur droit à l’éducation.
Une atteinte aux droits des enfants
Au Mali, la mendicité constitue une infraction pénale. Elle est expressément réprimée par le Code pénal, notamment en son article 242-91. La loi prévoit des sanctions allant de six (06) mois à un (01) an d’emprisonnement ferme pour toute personne qui incite ou contraint des mineurs à se livrer à la mendicité. Si cette disposition vise à protéger les enfants contre cette forme d’exploitation, son application effective reste limitée.
« L’application effective de cette disposition se heurte à de fortes réalités socioculturelles et religieuses », explique Me Abdourhamane Ben Mamata Touré.
Selon lui, la société malienne est profondément attachée à ses valeurs traditionnelles et à l’islam, religion majoritaire. Dans certaines localités, la mendicité est perçue non comme une déviance, mais comme une étape d’apprentissage ou une épreuve initiatique. Ces facteurs constituent un frein à l’application de la loi.
Me Touré s’inquiète de voir « de jeunes enfants, confiés à des maîtres coraniques, envoyés dans les rues pour mendier ou effectuer de petits travaux dans le cadre de leur formation religieuse ».
Les dérives d’une pratique incontrôlée
Les défenseurs des droits des enfants alertent sur les conséquences préoccupantes de la mendicité au Mali.
« Les enfants mendiants sont souvent livrés à eux-mêmes et évoluent dans un environnement à haut risque. Ils sont exposés aux accidents de la circulation, aux dangers de la rue, à l’exploitation et à un risque accru de dérive vers la délinquance ou la toxicomanie », dénonce Sékou Keïta, chargé de projet à ENDA Mali.
De surcroît, la mendicité compromet gravement leur accès à une éducation formelle et à un encadrement structuré, ce qui menace leur développement personnel et leur insertion future dans la société.
Le directeur national de la promotion de la femme, de l’enfant et de la famille souligne également que cette pratique hypothèque leur avenir : « Ces enfants sont exposés à tous les dangers : maladies, trafic, enrôlement dans des groupes armés» et regrette également que beaucoup d’entre eux ne disposent pas d’un acte de naissance.
Sensibilisation et intégration avant la répression
Face à l’ampleur de la situation, les experts et défenseurs des droits des enfants soutiennent que la répression, seule, ne saurait suffire. Ils suggèrent une approche globale tenant compte de vastes campagnes de sensibilisation à destination des populations, en particulier des familles et des maîtres coraniques, afin de déconstruire les justifications sociales de cette pratique et de promouvoir des alternatives éducatives respectueuses des droits des enfants.
Ils recommandent également l’intégration des écoles coraniques dans le système éducatif malien comme une solution durable pour réduire la mendicité.
Enfin, il convient de souligner l’absence de données statistiques fiables permettant de mesurer l’ampleur réelle du phénomène au Mali. Ce manque d’informations constitue un obstacle majeur à l’élaboration de politiques publiques efficaces.
La place de l’enfant n’est pas dans la rue. À cet égard, une application rigoureuse des dispositions du Code pénal apparaît nécessaire pour réduire significativement la mendicité des enfants au Mali.
Jiadata Alkassoum






