Cette féminisation de l’épidémie ne relève pas du hasard. Elle s’inscrit dans un contexte marqué par des inégalités de genre persistantes, où violences sexuelles, mariages précoces et dépendance économique accentuent la vulnérabilité des femmes. Parmi elles, un groupe reste largement invisible dans les politiques publiques : les femmes vivant avec un handicap.
Bakoro Camara : double peine
Quadragénaire, handicapée des membres inférieurs et non scolarisée, elle vit avec le VIH depuis plus de dix ans. Le récit de Bakoro Camara, illustre à la fois le manque d’information et la précarité qui fragilisent de nombreuses femmes handicapées. « Je ne connaissais rien au VIH. Je partageais des objets personnels avec une camarade. Je n’avais pas les moyens d’acheter mes propres affaires régulièrement », confie-t-elle.
Déjà confrontée aux barrières liées à son handicap, Bakoro explique que la découverte de sa séropositivité a intensifié son isolement.
« Certains membres de ma famille ont peur de moi. Ils refusent parfois de manger ce que je prépare. Cette stigmatisation fait très mal », s’offusque Mme Camara.
Grâce à un suivi médical régulier, elle est aujourd’hui sous traitement antirétroviral. Mais les blessures sociales, elles, persistent.
Quand le genre et le handicap se cumulent
Les femmes handicapées subissent une triple vulnérabilité : en tant que femmes, en tant que personnes handicapées et souvent en tant que personnes économiquement dépendantes.
Mandjou Cissé, chargé du suivi-évaluation à la Fédération malienne des associations de personnes handicapées (FEMAPH), décrit une réalité préoccupante : « La marginalisation expose ces femmes à la pauvreté et aux violences. Certaines sont victimes d’abus sexuels, d’autres contraintes à des relations de survie faute de ressources. Il existe aussi des cas de mariages forcés ».
Dans un contexte où les violences basées sur le genre restent une réalité, les femmes handicapées sont particulièrement exposées, souvent dans le silence. Au-delà des risques d’infection, l’accès aux services de santé demeure un défi majeur.
« La plupart des structures sanitaires ne sont pas adaptées : absence de rampes d’accès, manque d’interprètes en langue des signes, supports d’information inaccessibles », déplore Mandjou Cissé.
Résultat : dépistage tardif, mauvaise compréhension des traitements, abandon des soins.
Le déficit d’éducation aggrave la situation. De nombreuses femmes handicapées n’ont jamais été scolarisées, limitant leur accès à l’information sur la santé sexuelle et reproductive.
Face à ces constats, la FEMAPH appelle à une transformation des stratégies de prévention et de prise en charge : supports en braille pour les personnes malvoyantes ; messages en langue des signes ; infrastructures sanitaires accessibles ; formation du personnel de santé ; programmes spécifiques contre les violences sexuelles ; autonomisation économique des femmes handicapées.Car la dépendance financière reste un facteur clé de vulnérabilité.
Un angle mort statistique
Malgré les alertes des organisations de la société civile, aucune donnée officielle détaillée ne documente la prévalence du VIH chez les femmes vivant avec un handicap au Mali. Les chiffres globaux du SE-HCNLS indiquent une prévalence estimée à 0,77 % chez les 15-49 ans en 2025, avec une majorité de femmes parmi les personnes concernées. Mais sans données désagrégées par handicap, cette population reste largement absente des analyses et des réponses ciblées.
L’histoire de Bakoro Camara rappelle une évidence souvent ignorée : la vulnérabilité des femmes au VIH ne s’explique pas uniquement par des facteurs biologiques, mais par des rapports de pouvoir inégalitaires, la violence, la pauvreté et l’exclusion sociale. Pour les femmes handicapées, ces inégalités se multiplient.Tant que leurs réalités ne seront pas pleinement intégrées dans les politiques de santé, la lutte contre le VIH/SIDA au Mali restera incomplète.
Jiadata MAIGA





