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Affaire Bandjougou Doumbia: le film du procès

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Jugé en correctionnelle, ce lundi, le prêcheur Bandjougou Doumbia a été condamné à deux ans de prison ferme par le Tribunal de grande instance de la Commune VI.

«L’islam c’est le pardon, c’est la modération. L’islam c’est l’entraide. Mme le président, vous avez eu tout le temps pour poser des questions aussi pertinentes les unes que les autres au prévenu Bandjougou Doumbia tout comme le ministère public. Mais j’avoue très sincèrement que je suis très très déçu. Déçu, de la personnalité du prévenu». Le procureur sonne la charge. Fait inhabituel au Tribunal de grande instance de la Commune VI. 8heures passées. Toutes les issues sont bloquées. La juridiction est placée sous haute sécurité. Des unités de la gendarmerie, de la police et de la garde nationale, lourdement armées tiennent à bonne distance les soutiens du prévenu. L’entrée du tribunal est minutieusement filtrée. La juridiction se prépare à juger le prêcheur Bandjougou Doumbia.

9 h 40. Le guide de l’association Nouroudine arrive enfin, chapelet dans la main droite, habillé en petit boubou vert de bazin, les dreadlocks bien propres, large sourire sur le visage.

La salle est déjà pleine. Après plus d’une heure d’attente, sur le banc, le temps que les juges vident les premières affaires inscrites au rôle du jour, Bandjougou Doumbia est appelé à la barre à 11 heures 30. C’est le 8ème dossier du jour. Lecture de l’état civil du prévenu. Le débat est ouvert. La présidente du Tribunal dévoile les quatre chefs d’accusation : Propagation de nouvelles portant atteinte à l’unité du pays, offense et menace contre le chef de l’Etat, et trouble à l’ordre public.

«Reconnaissez-vous les faits qui vous sont reprochés», interroge la présidente en langue nationale Bamanankan. D’une voix basse le prévenu se déclare non coupable. «Je suis un bâtisseur, pas un destructeur. Peut-être que mes propos ont été mal compris, sinon je ne les ai pas dits dans l’intention de détruire le pays ou de faire mal à quelqu’un. Si je détruis mon pays, où est-ce je vais aller », s’est expliqué le leader religieux membre du Haut Conseil Islamique. Puis il rappelle la genèse de l’histoire qui, selon lui, remonte à 2013.  

 »Souvenez-vous qu’après ce fauteuil, la tombe vous attend »

«Vous avez injurié le président de la République, son épouse, ses enfants. Vrai ou pas?», insiste la présidente du tribunal. «Ce qui est une insulte pour quelqu’un est synonyme de salutation pour d’autres», répond le prévenu. Dans la salle: un bourdonnement. «Bandjougou Doumbia, les propos que vous avez tenus sont connus de tous. La vidéo est encore disponible. Vous avez appelé à rallier Iyad Ag Ghali et Amadou Kouffa. Ce n’est pas vrai?». La présidente du Tribunal ré-interroge le prévenu.

«Non. Je n’ai jamais dit ça. Je crains pour votre sort. Car mes propos ont été déformés. Souvenez-vous qu’après ce fauteuil, la tombe vous attend.» Le jeune marabout tente de sermonner les juges. Il n’en fallait pas plus pour provoquer l’ire des magistrats.

Le sang du procureur n’a fait qu’un tour. Il tape du poing sur la table et interrompt le prévenu. Puis, il réagit sévèrement. «Nous n’avons aucune leçon de morale à recevoir de vous. Vous connaissez peut-être le coran mais pas le code pénal. Nous sommes plus musulmans que vous. J’ai mémorisé l’intégralité du coran, il y a juste une semaine. Alors vous avez intérêt à répondre aux questions au lieu de nous faire la morale. Nous travaillons sous serment. Nous sommes conscients de nos devoirs. Ce n’est pas à vous de nous dire ce qu’on doit faire ou pas », charge le procureur, visage crispé.

«Mme le président posez vos questions, toutes vos questions. Il nous répondra», ajoute-t-il. Soudainement, le prévenu transpire à grosses gouttes. Il est ramolli par la réplique des jurés.

« Un prêcheur doit donner le bon exemple »

«Vous faites quoi dans la vie?», interroge la présidente. «Je suis prêcheur», répond le prévenu.

«Voyez vous-même. Un prêcheur, il doit être un repère pour les autres. Mais vous êtes tout le contraire. Si vous qui êtes censé montrer aux autres le droit chemin, vous vous comportez de la sorte, qu’allons nous devenir dans ce pays?», s’inquiète la présidente du Tribunal.

A sa suite, le procureur enfonce le clou : «Bandjougou Doumbia. Ce matin, vous avez raté l’occasion de montrer au monde que vous êtes fidèle à vos paroles. Si vous aviez le minimum de dignité, vous auriez eu le courage d’assumer vos propos. Pourtant la vidéo a été vue par des millions de personnes au Mali et ailleurs. Je l’ai encore dans mon téléphone. Je l’ai regardée hier soir. Même à l’article de la mort, un homme doit rester digne. Mais hélas! Au lieu de cela, vous vous présentez en moralisateur».

Puis, il rappelle au prévenu qu’en 2009, il a commis les mêmes actes contre le président Amadou Toumani Touré, le président de l’Assemblée nationale, Dioncounda Traoré et le Premier ministre de l’époque Modibo Sidibé.

«Il a récidivé parce que son premier ballon d’essai a réussi. Mais je vous rappelle que les acteurs ont changé. C’est pourquoi vous êtes là. Et vous saurez aujourd’hui qu’est-ce qu’une justice», indique le procureur.     

A cette étape du procès la cause semble déjà perdue, mais les avocats de la défense tentent de sauver leur client.

«Notre client n’a en aucun moment nié les faits»

«Peut-être notre client a été mal compris, mais il n’a en aucun moment nié les faits. Il a voulu expliquer les circonstances de ses propos. Il a dit ici, qu’il l’a fait sous l’effet de la colère et du satan. Ce sont les mobiles de son acte», plaide l’avocat Boubacar Guindo.

Puis ajoute: « Quand le ministère public affirme que notre client a raté l’occasion d’assumer ses propos, je lui rappelle que face à la justice n’importe qui tremble. Car la justice peut détruire la vie d’un homme en une fraction de seconde ».

Dans son réquisitoire, le procureur requiert deux ans de prison et une amende de deux cent mille francs CFA.

Sur les quatre chefs d’accusation, les avocats du prévenu ne retiennent qu’un. Celui de «l’offense contre le chef de l’Etat». Pour eux, leur client n’a pas troublé l’ordre public lors du rassemblement. Ce jour, les manifestants n’ont ni barricadé les routes, ni brûlé